L’empathie, comme sujet, est souvent maltraitée. Tandis que l’empathie devrait être considérée plutôt comme un processus qu’une émotion, la plupart des gens confondent l’empathie avec d’autres sentiments. Mais traiter de l’empathie, c’est traiter d’un processus cognitif complexe pendant lequel les gens observent, puis réfléchissent, puis imaginent. Elle se sert de similarités pour mener à la compréhension parce qu’il faut se mettre à la place d’autrui, dans sa peau, pour bien s’identifier à lui ; donc, si on ne ressemble pas suffisamment à un autre, il est douteux qu’on arrive jamais à le comprendre. Par exemple, les Blancs ignorent les troubles des Noirs — c’est ce qu’on observe dans le roman Ourika, histoire d’une jeune noire incomprise par la société aristocratique autour d’elle. Egalement, le natif ne comprend pas les luttes de l’étranger — ceci est le débat principal dans L’Etranger, récit d’un homme qui ne se conforme pas aux normes sociétales, se faisant condamné par ceux qui ne le comprennent pas. Puisque les circonstances sous lesquelles les gens ressentent l’empathie sont tellement strictes, et puisque le processus cognitif d’empathie n’a lieu qu’entre des individus égaux, c’est-à-dire entre des individus semblables en ethnicité et en sexe, l’empathie est donc négligeable ; en fait, ce qui est souvent appelé empathie est mieux compris en termes de sympathie, de compassion ou de pitié.

Pour atteindre une compréhension nuancée et complète de l’empathie, dans les mots de Serge Tisseron, psychothérapeute français, « commençons par définir ce qu’elle n’est pas » (« Comment » 01). D’après le texte « Comment comprendre ‘l’empathie’ ? », Tisseron explique que « [l’empathie] n’est pas la contagion émotionnelle … Elle n’est pas non plus la sympathie … L’empathie n’est pas non plus la compassion », affirmant que « elle est le fait de s’identifier à quelqu’un du point de vue de ce qu’il ressent » (01). Cependant, il ajoute qu’il ne suffit pas d’avoir une relation superficielle avec quelqu’un ; pour éprouver l’empathie dans sa totalité, il faut « la compréhension des états mentaux, et pas seulement émotionnelle, de l’autre, la reconnaissance de ses droits et même la capacité d’accepter que l’autre puisse m’informer sur moi-même de choses que j’ignore » (01). En discours, les termes empathie, sympathie, compassion et pitié sont souvent confondues, mais il faut séparer les unes d’avec les autres. Tout d’abord, la sympathie concerne la gentillesse morale alors que la compassion est question de se soucier des souffrances et des maux d’autrui. Et la pitié, elle suppose une supériorité et une arrogance de la part de la personne qui plaint l’autre. Finalement, l’empathie nécessite l’égalité, la compréhension et la similarité de la personne qui ressent l’empathie pour une autre.

Quoique Tisseron croie que l’égalité exigée par l’empathie est de valeur morale, en réalité, c’est une de ses faiblesses. Si ce processus n’a lieu qu’entre égaux, il s’ensuit que la moindre différence empêcherait l’expérience de l’empathie. Les différences relativement mineures comme le sexe, le genre et la race, qui n’empêchent ni la sympathie, ni la compassion, ni la pitié, deviendraient des obstacles insurmontables devant l’empathie. A titre d’exemple, le système d’esclavage se justifie par la juxtaposition de l’infériorité des Noirs et la supériorité des Blancs. Par conséquent, dans le roman Ourika, malgré leurs efforts, les proches d’Ourika ne pourraient jamais la comprendre. Bien que la condition émotionnelle et mentale d’Ourika continue à se détériorer, Mme de B., sa bienfaitrice, ne remarque pas bien sa souffrance, et Ourika exprime que « je n’ai jamais su si elle en devina la cause » (de Duras 16). Quant à Charles, son frère adoptif, comme s’approchent ses noces, il est enveloppé de lui-même et ignore sa sœur. En réponse, Ourika s’avoue que « il était bien facile de tromper ceux dont l’intérêt était ailleurs » (de Duras 34). Si l’empathie inclut non seulement la capacité de comprendre l’état émotionnel mais aussi l’état mental d’autrui, conjointement avec la reconnaissance de ses droits, les Blancs sont certes incapables d’éprouver l’empathie pour les Noirs, en certaines situations, même s’ils pensent qu’ils le font.

En outre, l’empathie dépend de l’imagination. Quand on a une expérience empathique, il faut imaginer les émotions d’autrui. On ne discute jamais dans le discours de l’empathie la confirmation des sentiments d’autrui ; il suffit de deviner. Cette expérience est ainsi construite entièrement des suppositions non vérifiées. Puisque l’empathie est imaginative, l’idée de vraiment comprendre autrui est nécessairement douteuse. Dans l’article « Empathie miroir et empathie reconstructive », Frédérique de Vignemont décrit une situation hypothétique : « Assise dans le train, j’observe un passager qui sourit. J’ignore tout de sa vie … mais je sais sans nul doute qu’il est heureux … j’utilise non pas une description en troisième personne du concept de bonheur, mais mon propre vécu du bonheur en première personne » (338-339). Tout compte fait, l’expérience d’empathie est impersonnelle et unilatérale, alors il est impossible d’être certain de vraies émotions d’autrui, mais seulement ce qu’on imagine, voire devine, qu’il éprouve fondé des signaux physiques. Néanmoins, le corps et la langue mentent. La psychologie maintient que les gens ne se connaissent sans doute pas — il y a des influences environnementales et génétiques et des facteurs inconnus qui contribuent tous au comportement humain. L’exemple de Meursault dans le roman L’Etranger démontre que si un individu ne se conforme pas aux normes sociétales, si elle n’a pas de réactions « normales », elle se met hors de la sphère d’empathie. Lorsque le juge d’instruction voit que Meursault ne soumettra pas aux menaces religieuses, il dit, « ‘Je n’ai jamais vu d’âme aussi endurcie que la vôtre. Les criminels qui sont venus devant moi ont toujours pleuré devant cette image de la douleur’ … J’ai eu l’impression qu’il ne me comprenait pas » (Camus 107). La différence mène à l’incompréhension qui mène à un blocage d’empathie.

Par ailleurs, encore que l’empathie soit considérée un guide moral absolu, sa mesure est une source de dispute. Dans son texte Against Empathy, Paul Bloom analyse des échelles communes utilisées pour mesurer l’empathie. Il discute deux échelles en particulier, « Empathic Concern » et « Personal Distress » (80), expliquant qu’elles ne distinguent pas entre la vraie empathie et le souci général pour les autres. Les éléments de Empathic Concern inclurent :

  • I am often quite touched by things that I see happen
  • Sometimes I don’t feel sorry for other people when they are having problems…
  • I care for my friends a great deal
  • I feel sad when I see a lonely stranger in a group » (80).

Pourvu que l’empathie concerne l’identification à un autre individu « du point de vue de ce qu’il ressent » (« Comment » 01), ce barème-ci est problématique car elle ne mesure pas la capacité de ressentir la peine des autres — l’empathie — plutôt qu’elle mesure le souci pour la souffrance humaine, c’est-à-dire la compassion. La deuxième échelle, Personal Distress, est bien plus problématique vu qu’elle ne mesure que les réactions dans une urgence :

  • When I see someone who badly needs help in an emergency, I go to pieces
  • In emergency situations, I feel apprehensive and ill-at-ease
  • I tend to lose control during emergencies » (80).

Personal Distress ne révèle rien notamment parce que les urgences ne sont pas reliées directement aux souffrances d’autrui. Au fond, ce barème évalue l’anxiété. « It turns out, then, that all empathy measures that are commonly used are actually measures of a cluster of things—including empathy, but also concern and compassion, as well as some traits, such as being cool-headed in an emergency, that might have little to do with empathy in any sense of the term » (Bloom 82). Les conclusions de Bloom mettent en lumière la difficulté principale avec l’empathie — elle est maltraitée, même par des experts, et confondue avec d’autres sentiments.

De plus, Bloom cite l’article « The (Non)Relation between Empathy and Aggression: Surprising Results from a Meta-Analysis » qui révèle qu’à peu près « 1 percent of the variation in aggression is accounted for by lack of empathy » (Bloom 84). C’est-à-dire que l’empathie, ou le manque d’empathie, n’est pas un indicateur de l’agressivité ; donc, ceux qui sont peu empathiques ne sont pas nécessairement de mauvaises personnes, et ceux qui sont très empathiques ne sont pas nécessairement de bonnes personnes. L’empathie n’est pas toujours morale. L’étude conclut, « There are emotions and considerations outside of empathy, and there are many to care about others » (Vachon).

En fin de compte, puisque l’empathie est souvent mélangée avec d’autres émotions, il est difficile de comprendre ce qu’elle est vraiment. L’empathie est un processus cognitif par lequel on se met à la place de quelqu’un d’autre pour percevoir ce qu’il ressent. Elle n’est ni la sympathie, ni la compassion, ni la pitié, ni le souci, ni l’anxiété. Aussi, c’est une méprise de mêler les idées d’empathie et de moralité parce que la dernière ne suit pas obligatoirement la première. Or, cela ne signifie pas que les humains ne sont pas éthiques en d’autres façons. Bloom exprime, « I’m against empathy, but I do believe that people feel compassion. We want to help others and want to employ our hearts and minds to achieve good ends » (166). A condition que l’empathie soit éprouvée entre égaux, il ne faut pas oublier que cette égalité n’est pas l’équité : l’empathie marche seulement si les différences de sexe, de race et d’autres facteurs qui différencient les gens sont ignorées. L’empathie nécessite la compréhension, mais d’abord, il faut comprendre ce qu’est l’empathie.